Voilà déjà plusieurs mois que de nombreux camarades me
demandent de consacrer une de mes chroniques à une présentation de l'approche
systémique à laquelle je fais très souvent en référence dans des écrits.
Ils me sollicitent également pour produire une bibliographie sur les différents
ouvrages consacrés à cette démarche ou s'en inspirant directement dans les
divers domaines du savoir.
Après avoir longuement hésité, car c'est vraiment une gageure
de présenter un outil intellectuel aussi élaboré que l'approche systémique,
je me suis décidé à donner satisfaction à mes solliciteurs. Il m'a paru,
à tout prendre, que ce texte pouvait donner à certains l'envie d'en savoir
davantage. D'autant que l'analyse systémique est utilisable non seulement
en biologie, en économie, en sociologie, mais aussi en organisation de l'entreprise.
À ce dernier titre, elle peut interférer tout à fait avec la responsabilité
professionnelle de chacun.
Enfin, plutôt que de procéder à une présentation didactique
et logique de l'approche systémique, ce qui eût été disproportionnée par
rapport au volume de cet article, je me suis limité à proposer quelques
éclairages convergents autour du concept central de la nouvelle approche,
celui du système hyper complexe.
Un nouveau discours de la méthode :
Depuis quelques années apparaissent, dans des articles
consacrés aux orientations modernes de la biologie, de la sociologie, de
l'économie, etc... ; les expressions : « analyse des systèmes », « approche
systémique », « théorie des systèmes », et d'autres analogues. Que signifient
ces formules, plutôt rébarbatives a priori ?
Rien moins qu'une nouvelle manière de déchiffrer la réalité
complexe qui nous entoure, pour tenter de la mieux comprendre et, le cas
échéant, d'agir sur elle avec plus de pertinence. En fait, il s'agit à la
fois d'un nouveau progrès de l'épistémologie (philosophie des connaissances)
et de l'apparition d'une « boîte à outils intellectuels mieux adaptée que
les concepts de la logique cartésienne pour penser la « complexité organisée
», telle qu'on la rencontre dans les grands systèmes biologiques, économiques,
sociaux. Parmi les penseurs français qui ont mis en valeur l'intérêt de
recourir à cette approche, citons Henri Atlan (entre le cristal et la fumée),
Edgar Morin (le paradigme perdu, la nature humaine), Jacques Lesourne (les
systèmes du destin), René Passet (l'économique et le vivant), Joseph Fontanet
(le social et le vivant). Aussi, renverrait- je déjà le lecteur à ces différents
ouvrages pour une bonne connaissance de ce qu'est application de l'approche
systémique.
Dans ces divers domaines du savoir, affrontée à des problèmes
dont la principale caractéristique est une extrême complexité, l'approche
systémique apporte,d'entrée de jeu, quelques notions clés.
Celles-ci concernent à la fois les modes d'existence, de
fonctionnement et de développement des système hyper complexes, que ces
derniers soient naturels ou créés par le génie humain.
Les systèmes hyper complexes sont nécessairement
ouverts.
Pour maintenir leur structure, et éventuellement l'améliorer,
ils doivent échanger en permanence avec le milieu extérieur dont ils reçoivent
énergie, matériaux, informations. Les flux d'informations échangés avec
le milieu extérieur et entre les composants du système -- ou informations
circulantes (d'autres auteurs parlent aussi d'informations "messages")
-- jouent en courte période un rôle important de pilotage pour les flux
d'énergie et de matière. De plus, ils contribuent en longue période, à enrichir
l'information structure du système, c'est-à-dire celles qui mesurent son
niveau de complexité fondant l'identité profonde et la spécificité de celui-ci
(par exemple le code génétique contenu dans la molécule d'ADN pour une cellule
vivante).
Faute de ces multiples échanges, le système ne peut évoluer
que vers la sclérose et la mort (conformément au second principe de la thermodynamique
qui prévoit qu'un système fermé sur lui-même ne peut que voir croître son
désordre intérieur). Cela veut dire, par exemple, que seuls sont assurés
de leur avenir les sociétés, les entreprises, ...... ouvertes sur l'extérieur,
et capables d'échanger avec leurs voisins non seulement des marchandises,
mais aussi des hommes et des idées. A contrario, les systèmes peu ou faiblement
communicants sont voués,au mieux, à la fixité répétitive de leur structure,
au pire, à une régression qui prend vite l'allure d'une décadence ou d'un
déclin.
Les systèmes hyper complexes sont relationnels
et englobants .
Ils possèdent une grande variété de composants ou d'éléments
différents et spécialisés. Ces éléments sont structurés en niveaux internes
de complexité croissante qui s'englobent les uns dans les autres sous forme
de sous systèmes, pour arriver finalement au niveau le plus englobant. Les
différentes parties et éléments individuels sont, eux-mêmes, reliés par
une grande variété de liaisons.
Il en résulte une haute densité d'interconnexion. De plus,
leur jeu mutuel ne peut pas être compris hors de la durée dont il intègre
les différentes empreintes. Il en résulte que les propriétés d'un système
dépendent davantage des relations entre les parties que de la nature de
ces parties.
Autrement dit, la réunion suivant une structure donnée
d'éléments différents, fait apparaître des propriétés nouvelles qui n'étaient
pas contenues dans chacun des éléments pris isolément. C'est le principe
d'émergence qui s'énonce également sous la forme bien connue déjà formulée
par Goethe « le tout est plus que la somme des parties ».
Ce modèle conceptuel conduit par exemple, à concevoir le
fonctionnement d'un système social comme constitué de multiples sous systèmes
pluri- fonctionnels(groupes, organisations, institutions, etc....) en relations
circulaires les uns avec les autres et interconnectés. Chaque composant
tire son identité au moins autant, sinon davantage, de ses relations avec
les autres composants que de sa nature propre. Suivant la remarque de René
Passet, le relationnel prime sur la rationalité de chaque composant.
Les systèmes hyper complexes sont finalisés.
Ils sont d'abord des systèmes à « mémoire » et à « projet
» dont les comportements ne peuvent s'expliquer sans faire référence à l'histoire.
La finalité ou teléonomie , selon l'expression de Jacques Monod et même
l'une de leurs caractéristiques principales.
Cette finalité s'impose comme une sorte de principe transcendant
aux différents composants. Elle se traduit de façon implicite par une sorte
de vouloir exister ensemble. Elle se manifeste par les diverses procédures
de régulation qui a pour objet de maintenir, dans la stabilité, le système
sur son cap.
Dans les grands systèmes sociaux, une telle régulation
peut rarement être assurée de façon centralisée et par des procédures administratives.
Selon un théorème établi par Ross ASHBY : « la régulation d'un système n'est
efficace que si elle s'appuie sur un système de contrôle aussi complexe
que le système lui-même ». Autrement dit, pour qu'une régulation centralisée
fonctionne correctement, il faudrait que le système des contrôleurs ait
à lui seul une complexité supérieure à celle de tous les agents du système
réunis.
Pour un grand système social, comme une nation, cela est
tout à fait impossible. Là se trouve d'ailleurs une des raisons, de nature
cybernétique, de l'échec des économies à planification centralisée de l'Est
européen. Et là se trouve également la source des difficultés bien connues
du fonctionnement des grosses structures (administration, grandes entreprises,
point..).
La seule façon de surmonter cette difficulté consiste à
prendre partie prenante de la régulation chacun des éléments du système
à réguler. Dans ce cas, le système de contrôle a exactement, et par construction,
le même degré de complexité que le système à réguler. Mais cela suppose
que chacun des agents soit en mesure de comprendre le sens de ses interventions
et puisse en évaluer, au moins approximativement, les résultats.
Dans une société, cette fonction est remplie pour une large
part, par des règles de comportement (qu'on les appelle morales, sociales,
civisme, .... importe peu) intériorisées par l'immense majorité des citoyens.
Cette intériorisation repose en définitive sur un noyau minimal de valeurs
communes, reconnues comme telles par tous les nationaux et en dehors duquel
il n'est pas possible d'assurer la cohésion du système et de maintenir durablement
son identité. Les réflexions actuelles sur la culture d'entreprise vont
tout à fait dans cette direction. L'existence de ce noyau commun est d'autant
plus nécessaire que la fantastique montée de complexité des procédures de
régulation observée dans les sociétés modernes exige de reconnaître par
avance une certaine plage de liberté aux différents agents.
Les systèmes hyper complexes ont besoin
de variété.
Pour pouvoir s'adapter en permanence aux modifications
de leur environnement, les système hyper complexes doivent être inventifs
et plastiques. Or, de telles propriétés sont incompatibles avec des liaisons
trop rigides entre éléments figeant de manière stricte et irréversible le
rôle dévolu à chacun d'eux. L' adaptabilité implique qu'une certaine plage
de liberté soit reconnue aux composants du système ; leurs comportement
présentent un certain flou et ne se laissent pas réduire à des déterminismes
simples.
Au plan de l'organisation de l'entreprise, de l'économie,
de la société, cette loi de « variété requise » débouche sur une profonde
modification de nos schémas culturels. Par opposition aux grands systèmes
bureaucratiques qui ont vocation à tout régir, on affiche la supériorité
des structures spécifiques et décentralisées. Mais pour cela, il nous faut
donner congé au modèle du système clos, à la division des tâches et/ou cloisonnement
des fonctions, à l'organisation pyramidale. En d'autres termes il faut mettre
fin aux organisations de type tayloriennes.
Les systèmes hyper complexes sont auto
-- organisateurs.
Du point de rencontre de la variété et de la finalité émerge
la capacité auto organisatrice des système hyper complexe, capacité manifestée
à l'excellence par les système vivants, puis par les systèmes sociaux.
Il s'agit de réconcilier l'indispensable autonomie des
composants avec la nécessité de maintenir sans déchirure l'organisation
interne du système et sa capacité à faire « exister ensemble » ses différentes
parties. L'autonomie est indispensable comme générateur de variété ; elle
introduit au sein du système une source intarissable d'inventions, de changements,
sans lesquels celui-ci se figerait et se fragiliserait, ne sachant pas affronter
les turbulences importantes de son environnement.
Telle apparaît l'approche systémique, dont on conçoit qu'elle
soit aujourd'hui au carrefour de nombreuses recherches et tentatives pour
jeter les jalons d'une autre organisation de la vie sociale, économique,
politique. Un contenu effectif pourrait être ainsi donné aux formules qui
décrivent les remèdes dans notre société a besoin : participation, pluralisme,
décentralisation, information, communication, etc..., mais qui faute de
concepts rigoureux et d'une méthodologie appropriée, restent trop souvent
lettre morte.
Il est certain que l'approche systémique ne pourra jamais
proposer une théorie sociale si largement englobante qu'elle réconcilie
tous les point de vue. Mais elle peut apporter en revanche, d'abord une
meilleure intelligibilité des réalités complexes d'aujourd'hui, pour avoir
toutes les chances d'inventer une meilleure organisation et un meilleur
fonctionnement de nos sociétés.