L’évolution du facteur travail

 

Le travail rémunéré n'est pas la principale activité humaine, il s'en faut même de beaucoup : le travail domestique et le travail bénévole occupent en moyenne plus de temps que le travail professionnel ( même en intégrant dans ce dernier le temps de transport). Selon une enquête de l'INSEE, chaque jour, le temps de travail total des Français adultes représente 245 millions d'heures : sur ce total, 113 millions, c'est-à-dire 46 % sont rémunérées et 132 ne le sont pas.

Concernant le travail rémunéré, puisque c'est de cela dont il s'agit, le problème n'est pas de savoir si le travail se raréfie et par quoi il sera remplacé, il s'agit plutôt de réfléchir sur une véritable politique des temps sociaux s'ouvrant sur une redéfinition des normes de l'organisation et de la nature même du travail. Depuis la sortie du livre de Jérémy Rifkin, "la fin du travail", les prises de position abondent sur ce sujet. La question pratique, réelle, qui nous est posée n'est pourtant en aucune manière de savoir par quoi on pourrait bien remplacer le travail mais plutôt de savoir comment nous allons assumer l'évolution qualitative du facteur travail à laquelle nous assistons depuis un certain nombre d'années et surtout comment faire face à ces bouleversements.

Nous examinerons donc dans un premier temps la nature de cette évolution qualitative en insistant sur les effets de la tertiarisation de l'économie et l'importance grandissante du savoir en tant que facteur de production à part entière. Nous tenterons ensuite d'appréhender la manière dont il convient de faire face aux bouleversements actuels.

 

I – L'évolution qualitative du facteur travail

A — La production pendant l'ère industrielle

La production était une production de masse. De grandes séries de production étaient lancées afin d'abaisser les coûts unitaires. L'exemple de la fabrique d'épingles d'Adam Smith (où pas moins  de 18 opérations élémentaires contribuent à la fabrication d'une simple épingle) est très célèbre. L'accroissement considérable de la productivité résultant de la mise en œuvre des principes de division du travail  s'est par la suite accentué avec le taylorisme. L'OST décompose le travail en gestes élémentaires, supprime les mouvements jugés inutiles et définit les outils appropriés. Dans une logique taylorienne, l'entreprise organise le travail de ses employés, minute leurs gestes, décompose les tâches, et détermine les rémunérations en fonction des résultats. Plus les tâches sont simples et de courte durée, plus les chances sont grandes de les voir effectuer correctement.
Cette méthode de travail a, bien entendu, favorisé les emplois non qualifiés. Ce système permet d'accroître la productivité mais cet accroissement productif ne peut être obtenu que par le surmenage. De plus, l'ouvrier se trouve réduit au rang de manœuvre et voit ses capacités intellectuelles et sa situation sociale s'amoindrir. Enfin, la monotonie du travail et sa pénibilité décourage les meilleurs. En bref, les travailleurs faisaient autrefois appel à leur force musculaire pour travailler. À présent, les conditions requises sont différentes — un savoir-faire, une qualification précise, une capacité à communiquer deviennent essentiels.

Le taylorisme et le Fordisme sont à l'origine des gains de productivité qui a permis que des biens d'équipement tels que l'automobile, l'équipement ménager fasse l'objet d'une consommation de mars.

Toutefois, le Fordisme s'est heurté un certain nombre de difficultés. L'évolution de la demande a réduit son efficacité. Ainsi, dans le secteur automobile le Fordisme suppose des séries longues alors que la demande dans les pays industrialisés est devenue plus fluctuante. La machine Fordiste s'est donc peu à peu bloquée à partir de la fin des années 60.

Annexe : Le blocage du fordisme

" Depuis plus de 15 ans la belle machine est en crise par épuisement du Fordisme et de ses modes de régulation. Le système comportait un point sensible : les normes de régulation qui soutenaient la croissance de la demande pouvaient jouer contre le taux de profit. Que s'est-il passé ?

Les gains de productivité ont faibli dans la plupart des branches industrielle (sans que l'on s'en rende compte tout de suite) alors que les salaires réels continuaient à progresser et que le coût des investissements augmentait en partie à cause de la hausse de la dégradation de leur efficacité (il fallait plus d'investissements pour soutenir une même progression de la productivité du travail). Les profits se sont donc détériorés et, au-delà d'un certain seuil, les entreprises n'ont plus investi quel que puisse être le dynamisme de la demande. Par contre, pour restaurer leurs profits, elles ont augmenté leurs marges bénéficiaires et donc leurs prix de vente, accélérant une inflation par les coûts qui s'auto- alimentait, puisque les mécanismes de régulation en vigueur répercutaient ces hausses de prix sur les salaires. S'ils ne les répercutaient pas en totalité, le pouvoir d'achat des salariés baissait, d'où une compression de la demande provoquant des chutes d'activité dans certains secteurs. Le chômage s'est installé, ce d'autant plus que chaque investissement nouveau créait moins d'emplois par substitution du capital fixe au travail.

Dans un premier temps, l'Etat providence et les transferts sociaux ont évité la catastrophe. Mais, pour les financer, il fallait augmenter les impôts et les prélèvements sociaux, donc peser à la fois sur les profits (donc sur les investissements) et sur les salaires (donc sur la demande). Le cercle vicieux remplace la croissance vertueuse. On le voit, l'organisation du travail est au cœur de la crise. La division du travail taylorienne ne correspond plus aux besoins de la production qui demande plus de souplesse. Elle est également incapable de répondre aux aspirations des salariés et de mobiliser leur énergie. Elle n'est plus capable d'impulser une reprise de la productivité du travail. D'autre part, l'internationalisation croissante de l'économie remet en cause les modes de régulation nationaux : un Etat est-il toujours maître de ses prix, de ses taux d'intérêt, de sa monnaie ? Enfin, au niveau mondial lui-même, les modes de régulation mis en place après-guerre se sont usés. Les U.S.A ne sont plus en mesure de jouer leur rôle d'économie dominante. Pour gérer le Dollar, dont la valeur ne repose plus sur une prééminence industrielle, ils manipulent leurs taux d'intérêt et soumettent l'économie mondiale à une instabilité chronique."

Alternatives économiques

 

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B — La production aujourd'hui

L'économie se tertiarise de plus en plus. En effet, plus des deux tiers des actifs travaillent dans le secteur tertiaire. Avec environ 50 000 emplois nouveaux chaque année, hors intérim, le secteur tertiaire et le principal moteur de la croissance et de l'emploi. On voit donc se profiler une démassification de la production grâce, entre autres, à l'introduction de l'informatique et de la robotique dans le processus de production. L'automatisation des processus, apparue il y a une trentaine d'années, se développe et se modifie en bénéficiant des plus récents progrès technologiques. Les ateliers de production flexibles permettent aujourd'hui de faire du « sur-mesure » en obtenant des coûts de production identiques à ceux obtenus en mode de production de masse standardisée.

Un des facteurs de l'efficacité est la qualification et le comportement de la main-d'œuvre. L'exemple cité par Gaudin et Aubert dans « après-demain » illustre bien ce rôle : « un sidérurgiste français voyageant au Japon apprend avec surprise que 1 h 10 suffit à ses collègues japonais pour une coulée de four électrique qui demande 7h en France. Croyant à une mutation de procédé, il demande à visiter. Il n'en est rien, le four est le même. Voyant un ouvrier manipuler une calculette, il lui demande ce qu'il fait ; réponse : un calcul de régression. Il se renseigne et apprend alors que tous les ouvriers de la plate-forme ont le baccalauréat, qu'il n'y a pas de contremaîtres, que l'installation, truffé d'instruments de mesure, est un véritable laboratoire en grandeur réelle, où tout est équilibré, mesuré est suivi. La formation mérite le nom de permanente puisqu'elle occupe la moitié du temps des ingénieurs. Elle s'accompagne d'une décentralisation des décisions où chaque chef de service  peut décider d'engager immédiatement des investissements allant jusqu'à 100 000 F. Le rapport à l'outil de production est un rapport d'appropriation culturelle. Cet exemple n'est, certes pas représentatif de la situation générale du travailleur japonais, mais illustre tout de même l'importance du travailleur, de son rapport à l'outil de travail et à l'entreprise dans la productivité.

Au niveau  plus global, les pays les plus industrialisés sont aussi ceux qui ont le plus haut niveau de qualification. La main-d'œuvre qualifiée devient le facteur de production essentiel aujourd'hui par le même d'une économie du savoir.

Un économiste hongrois, Jerenc Janossy, illustre également très bien l'importance du niveau de qualification professionnelle à travers un exemple : –  « Supposons qu'il soit possible d'interchanger en une nuit la population de deux pays de même dimension. 50 millions d'anglais se réveilleraient au Népal, et 50 millions de népalais se retrouveraient un beau matin en Angleterre. Les Anglais auraient subitement à faire face aux difficultés de l'économie népalaise. Les Népalais seraient confrontés aux richesses de l'économie anglaise. Les Anglais auraient emmené avec eux un immense réservoir de connaissances et de techniques alors que les Népalais n'aurait apporté qu'un très faible « capital humain » qui est la caractéristique des pays en développement. Peut-on douter que les taux de croissance du Népal, doté de sa nouvelle population, auront toutes les chances de s'améliorer considérablement, et que ceux de l'Angleterre auront probablement celle de chuter catastrophiquement ? ».

Cet exemple pose le problème de la définition des qualifications requises. Cette définition est difficile à donner — qu'est-ce qu'une main-d'œuvre qualifiée ? Une main-d'œuvre ayant une formation générale importante ? Une formation technique élevée ? Une main-d'œuvre capable d'adaptation, d'innovation ? En fait, selon les secteurs les périodes, le niveau et le type de qualification les plus favorables à la productivité sont variables. Le taylorisme le Fordisme avait considérablement accru la productivité — pourtant ils s'appuyaient d'abord sur une main-d'œuvre peu qualifiée et même parfois illettrée.

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II – Comment faire face à ces bouleversements ?

A — Formation et travail

En tenant compte du niveau de création scientifique et technique requis pour cette fin de siècle et en mesurant toute l'importance des efforts de formation initiale, permanente et continue, on pense être sur la voie d'une amélioration de la situation de l'emploi. Ainsi que le signalait Alvin Toffler dans une interview accordée sur Arte en 1992, « si l'on créait demain 10 millions d'emplois, il est loin d'être évident que nos 3 millions de chômeurs puissent les occuper ». Le problème central est donc celui de l'adéquation des formations aux emplois proposés.

À présent, semble-t-il, les processus formatifs évoluent et il ne faut plus séparer formation et travail. La formation initiale, l'école, traverse une crise grave et structurelle malgré les progrès enregistrés ces dernières années en matière de développement des formations en alternance permettant l'acquisition d'une expérience professionnelle significative. Le système éducatif n'a pas encore, peut-être, suffisamment pris en compte la transformation que la société est en train de vivre à ce niveau.

L'économie « économise" du facteur travail  — il s'agit là d'une tendance séculaire. Par ailleurs, nous risquons de tous connaître le chômage un jour l'autre et même les cadres les plus qualifiés ne sont pas toujours à l'abri. À l'aube de l'an 2000, les mentalités sont en train de changer. Afin d'enrayer le chômage qui se chiffre encore aujourd'hui à 2 300 000 demandeurs d'emploi ( notons la baisse très sensible depuis quelques années), les gouvernements essaient de développer des formations comprenant non seulement l'acquisition d'un savoir mais encore celui d'un savoir-faire professionnel plus ou moins pointu selon les exigences des entreprises. Il n'est d'ailleurs pas rare de trouver dans les grandes entreprises la mise en place d'actions de formation qui proposent des formations en langue, informatique,  Gestion des ressources humaines, management, afin d'aider les salariés à s'adapter aux exigences du progrès technologique et à l'importance de la communication. À présent, les emplois ne sont plus « mécaniques » — le savoir est devenu un facteur de production à part entière.

B — La valeur travail en question ?

L'idée du travail comme valeur en voie de disparition est plutôt de l'ordre du souhaitable – souhaitable du point de vue de la société dans son ensemble, et de chaque individu en particulier. Cette idée exprime le souhait d'une société plus équilibrée sachant diversifier ses investissements entre la production et d'autres activités. Dans une société digne de ce nom, chacun devrait avoir, en effet, la possibilité d'accéder à l'exercice concomitant des activités productives, politiques, culturelles et amicales, familiales, etc……

Ceux qui défendent l'importance et la "centralité" du travail productif   affirment qu'aucune autre activité ne serait vraiment capable de maintenir le lien social. La question pratique et réelle qui nous est posée aujourd'hui ne semble pas devoir être celle de savoir par quoi on pourrait bien remplacer le travail — ni celle de savoir si les gens préfèrent travailler ou ne pas travailler, si les femmes préfèrent rester à la maison ou avoir un emploi ou encore s'il faut verser un revenu à tous indépendamment du travail. La question aujourd'hui est plutôt de savoir comment nous allons-nous emparer de la loi ramenant la durée légale du travail à 35 heures pour en faire un instrument de changement social.

Une telle évolution ne peut intervenir que si nous sommes munis d'une conception renouvelée de la richesse, et en particulier de ce qui constitue la richesse d'une société. L'enjeu consiste finalement à trouver le moyen d'effectuer un nouveau partage social entre la production, la participation, la détermination de notre vie en commun et le temps pour soi.

La substitution de l'actuelle segmentation du marché du travail (dont on ne parvient aujourd'hui plus à cerner les marges) doit s'effectuer au profit d'une nouvelle manière de penser la vie professionnelle, forcément dans un sens se plus égalitaire.

Il s'agit en bref de repenser les fondements individualistes des politiques libérales qui, à force de responsabilisation des individus, oublient les devoirs de la société et les ressorts du développement mais pour atteindre de tels objectifs, il faut s'orienter vers l'idée d'une pluralité de sources de richesses, d'un bien-être bien plus large que celui que dessine le produit intérieur brut, d'investissements bien plus diversifiés que le seul travail qui importe aujourd'hui aux sociétés modernes.

Pour que l'équilibre et le bien-être social, dans une conception renouvelée, nous soient donnés, il faut peut-être faire le deuil de la production comme but ultime de nos sociétés. Mais tout ceci suppose une véritable révolution des mentalités.

 

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